Un faux départ. Elle ouvre la bouche, la referme, puis reprend.
D’habitude, c’est moi qui écoute. Les gens viennent, s’assoient, me racontent ce qui les hante. Je hoche la tête, je pose les bonnes questions, je les aide à démêler le vrai du faux. Mais ce soir…
Elle prend une inspiration.
Ce soir, c’est moi qui ai besoin de parler. De comprendre. Parce que ce que j’ai vu ce soir-là, ça ne rentre dans aucune case, aucun diagnostic, aucun manuel.
C’était un vendredi soir. J’étais crevée - vous savez ce que c’est, écouter des dépressifs toute la journée. J’avais juste envie de souffler un peu, de boire un coup, de me détendre, quoi. Ma copine était venue avec son mec, qui avait ramené un collègue de son bureau, un certain Yoshirō. Un type à l’apparence banale, costume-cravate, le genre discret, qui sait rester à sa place.
J’avais l’impression d’être tombée dans un club privé. Des échiquiers partout et une ambiance… un peu lourde. Ma copine et notre amie commune papotaient, son mec faisait son intéressant. Et assez vite, Yoshirō est parti chercher une tournée, soit disant. Puis plus rien.
Les autres se sont d’ailleurs barrés aussi, un par un. Aux toilettes
, un coup de fil
, je reviens
… Tu parles.
Elle marque une pause, passe sa main dans ses cheveux courts.
Je suis retombée sur lui en allant récupérer ma veste. Il s’était écroulé sur une banquette, complètement ivre, la joue soudée sur un plateau au milieu de pièces. On aurait dit qu’il fixait la dame blanche, qu’il tenait dans sa main…
Avant de partir, j’ai griffonné une petite pique au dos de l’addition. Histoire qu’il se souvienne de moi, quoi. Je l’ai posée sur sa table.
Sa voix devient plus basse.
Le lendemain, les flics m’ont appelés. Vous étiez la dernière à l’avoir vu vivant.
Elle fixe la bougie.
Un long silence.
Au final, je la lui ai quand même payée, sa tournée - trente-deux mille yens.
Elle souffle sa bougie d’un coup sec.