La Dame du Plateau
Le Président se tourne vers une femme d’une quarantaine d’années, qui serre son sac contre elle.
Kaori-san. Nos enfants du jeudi vous doivent beaucoup. À vous.
Merci, Président. Moi, je ne joue pas, vous savez. Je connais à peine la marche des pièces.
Le jeudi soir, à Ikedachō, derrière le passage de Tenjinbashisuji, on sert des repas chauds aux enfants du quartier. Ceux dont les parents rentrent tard, ou pas du tout. Je fais la cuisine et le service. L’association prête des plateaux, et après le dîner, on joue. Enfin, eux jouent. Moi, j’aime bien le bruit du bois qui claque pendant que je fais la vaisselle.
À quelques mètres, au coin de la ruelle, il y a un petit sanctuaire. Une statue de pierre, une femme en kimono, pas plus haute qu’un enfant de cinq ans. Devant elle, sur une petite table de bois, un plateau avec ses pièces. Une partie en cours, depuis toujours. Les gens du quartier l’appellent la Dame du plateau. On lui laisse une mandarine, une pièce de monnaie, et on ne touche à rien. C’est moi qui l’entretiens le matin, depuis que la vieille dame d’à côté ne peut plus marcher.
Un soir de printemps, un vieil habitué s’est mis à raconter aux enfants qu’il ne fallait jamais jouer sur ce plateau-là. Que certains l’avaient fait, en passant, pour rire. Les bénévoles souriaient. Les enfants, eux, ne bougeaient plus. Alors j’ai dit que c’était l’heure du dessert.
Le lendemain matin, en nettoyant la petite table, j’ai vu qu’il manquait une pièce. Une petite, un pion, je crois. Elle n’était plus sur le plateau, ni à côté, avec les pièces prises. Un enfant l’avait emportée, sûrement. Après une histoire pareille, je ne lui en veux pas.
Je suis allée chercher une pièce dans notre boîte, au shokudō. Je l’ai reposée sur le plateau. Je ne savais pas où elle était avant, alors je l’ai mise sur la case qui me paraissait la plus naturelle.
Elle marque un temps.
Je m’excuse.